Durant cette période, Ghiorgo fut influencé par l’approche artistique anthroposophique de Rüdolf Steiner et commença à peindre des aquarelles dans ce style. C’est aussi à cette époque qu’il découvrit la philosophie orientale au travers de récits de voyages au Tibet comme ceux de David Neel.

 

En arrivant en Afrique du Sud, il décida de se lancer dans l’agriculture compte tenu de sa formation d’ingénieur agronome et, choisissant la région du Transvaal, il y acquit une ferme dans le Haut Veld. Durant ces années de vie en Afrique du Sud, de 1947 à 1955, il continua à peindre, délaissant l’aquarelle pour l’huile. Ses sujets de prédilections étaient le plus souvent des paysages du Transvaal.

 

Au même moment son intérêt pour la pensée orientale se dirigea vers le yoga. La passion de Ghiorgo pour cette philosophie ne se démentit jamais. Le bouddhisme devint son intérêt majeur. Il apprit seul le sanscrit pour mieux comprendre les textes originaux Theravada et commença dans les années 1970 à écrire son œuvre: «L’illumination de Bouddha: de la quête à l’annonce de l’Eveil», qui fut publiée en 1993, l’année de sa mort. Depuis toujours fasciné par les sources originelles, Ghiorgo essaya dans ses recherches linguistiques d’identifier les éléments les plus anciens et les plus authentiques du canon bouddhiste.

 

Mais Ghiorgo, élevé dans la pure tradition culturelle française était un intellectuel et la rudesse de l’environnement africain le rendit malade. Après sept années pourtant de cette vie d’agriculteur, sa femme Bella et lui-même décidèrent de rentrer en Europe et de s’installer dans les environs d’Innsbruck en Autriche. Leurs moyens financiers à l’époque s’étaient considérablement réduits. Et c’est en Autriche que le réel talent artistique de Ghiorgo commença à se développer. Ses précédents essais en comparaison étaient de l’amateurisme. Il commença la sculpture avec de l’argile, bien qu’il continuât sporadiquement pendant pas mal d’années à peindre et à dessiner. Son fils se rappelle qu’une de ses premières réalisations en argile fut le buste de son ami américain Geoffrey Stone. Puis il évolua vers la sculpture sur cire et la fonte du bronze, et ce changement fut capital dans son œuvre.

 

Il était un grand admirateur de la sculpture de la Renaissance Italienne et étudia assidûment les techniques de Giambologna et des autres Maîtres. Comme eux, il commença par étudier l’anatomie de l’homme dans ses plus fins détails jusqu’à ce que cette connaissance fût, façon de parler, imprégnée dans ses mains.Ghiorgo était perfectionniste. Après des semaines de travail sur une sculpture sur cire, celle-ci paraissait terminée pour des yeux non initiés. En fait, cela lui prenait beaucoup plus de temps (des semaines, des mois) pour que son œil critique d’artiste soit satisfait. Le ballet devint son sujet principal de sculpture, avec Noureev et Margot Fonteyn comme point de mire. Pendant cette période, Ghiorgo travailla de façon beaucoup plus intense que lors de toute son activité artistique antérieure.Il s’investit dans différents mouvements religieux et exécuta des œuvres religieuses. Il enseigna également l’esthétique et l’art de la sculpture à des élèves sélectionnés. Il enseignait et travaillait sur «Les Patineurs» quand il mourut soudainement à Pâlis en France durant l’été 1993.

 

Pitro Zafiropulo

J’ai découvert l’œuvre de Ghiorgo Zafiropulo à l'époque où j’ai fait fugitivement sa connaissance, en 1981. C'était lors de la procession organisée pour la mise en place de Notre Dame de Sainte Espérance, deuxième version de la Madonna dell’Unita qu’il avait offerte au village de la Tinée. Rencontre d’une nature rude et superbe, dans un panorama immense et d’une œuvre reflétant la maîtrise de son art mais surtout la profondeur et l’ardeur de sa réflexion.

 

C’est quelques années plus tard, après sa disparition, que me rendant chez son fils Pitro, j’ai découvert le reste de son œuvre exprimant la puissance de la vie et du mouvement dans ses sculptures de danseurs ou d’animaux. Rien de statique ou de figé, mais multiples représentations de l’envolée donnée par l’impulsion simultanée de muscles agonistes. Joyeuses figures aériennes dans des postures semblant défier les lois de la gravité : le mouvement est en cours, suspendu dans le temps et sa continuité. Aucun détail inutile ne vient alourdir ou distraire l’attention : le message est limpide, la réalisation montre une maîtrise technique parfaite, en un mot, de vraies œuvres d’art.

 C’est pour moi un choc esthétique, une initiation à la sculpture que je ne concevais jusqu’alors que classique. C'est une autre approche de la représentation, à la fois vivante et intemporelle.

 

Mais après ce choc esthétique, une patiente étude de ces œuvres, de la chronologie de leur réalisation, des arguments représentés, des personnalités des artistes qui ont été ses sources d’inspiration, c’est une autre dimension qui apparaît, une dimension où le symbole rejoint les préoccupations spirituelles: pour exemple, la «liberté» sous forme plastique des «ballons» sous les traits de Rudolf Noureev et de Nora Kovach qui avaient tous les deux fui le «Bloc de l’Est», pour s’épanouir en Europe de l’Ouest. Il ne s’agit donc pas seulement de beauté plastique, mais d’œuvres dont la portée se double d’une tout autre signification qui devient lumineuse et prédominante, dès lors qu’on la perçoit. Ghiorgo Zafiropulo arrive à traduire avec ses doigts l’intériorité de la pensée si bien qu’on ne différencie plus si c’est la seule puissance musculaire qui anime ses personnages ou leur force spirituelle.       

                              M. Lafon                              

En haute:

Photo Copyright Philippe Brame

G. Zafiropulo dans son altelier assis à côté du plâtre de la  Madonna dell'Unita, tirage argentique, 1979

Il tomba amoureux d’Isabelle (Bella), princesse Schönburg, qu’il rencontra à Trieste dans la maison de famille de sa mère. Ils se marièrent à Vienne où ils restèrent jusqu’en 1939 avant de revenir à Marseille où il devait résider comme Attaché du Consulat de Grèce pendant les années de guerre. La situation était risquée car sa femme avait la nationalité autrichienne et finalement  ils décidèrent alors qu’il était trop dangereux de rester à Marseille.

 

En 1945, ils partirent pour la Suisse retrouver leurs enfants qu’ils avaient mis en sécurité dans une pension. Mais fatigués par les tourments de la guerre en Europe, Ghiorgo et Bella décidèrent de partir en Irlande en attendant de pouvoir prendre le bateau pour l’Afrique du Sud. Ils arrivèrent d’abord à Dublin puis s'installèrent à Glenngariff à la pointe sud-ouest de l’Irlande.

Ghiorgo Zafiropulo naquit à Marseille en 1907. Il était le troisième enfant d’une famille grecque aisée. Il reçut une éducation franco-anglaise comme c’était l’usage à cette époque dans ce milieu cosmopolite. Sa fratrie s’était déjà installée à Paris, quand il obtint son baccalauréat, et son père fit pression sur lui pour qu’il commence des études de droit à l’université d’Aix-en-Provence afin d’avoir au moins un enfant auprès de lui pour développer les affaires familiales.

 

Mais Ghiorgo se rebella très vite, attiré par la vie parisienne trépidante menée par son frère et sa sœur. Le père et le fils durent trouver un compromis. Ghiorgo allait poursuivre des études d’agronomie à Grignon, et son père Polybe le laisserait alors s’installer à Paris. Ses études furent donc un prétexte pour aller «à la Capitale».

 

Le goût de Ghiorgo jeune était déjà porté vers l’art, l’architecture romane en particulier et il s’arrangea pour combiner cet intérêt avec celui d’un art encore nouveau, la photographie et se créa ainsi une large collection de photographies (Leica) d’époque.

Ghiorgo Zafiropulo

L'artist modelant sa dernière oeuvre,

Cliché Philippe Brame

Les œuvres ont été présentées et classées par ordre chronologique pour suivre la démarche et l’évolution de Ghiorgo Zafiropulo. Il faut noter que d’emblée, ces œuvres qui sont le fait d’un artiste en pleine maturité voire de la vieillesse font preuve d’une parfaite maîtrise technique plastique. En effet, c’est de retour d’Afrique du Sud, alors qu’il se sentait en échec professionnel, qu’il a développé un talent artistique majeur doublé d’une intense réflexion spirituelle et soutenu par une culture artistique d’exception. Il a produit ses sculptures durant deux grandes périodes, dans les années 1960, c.à.d. entre 52 et 60 ans, puis il se consacre à son œuvre monumentale, La Madonna Dell’ Unita qu’il termine en 1979, apprend le Sanscrit et travaille plus particulièrement sur ses recherches et son ouvrage sur le bouddhisme *. Il reprend ses ciseaux vers 1986 pour réaliser ses dernières sculptures entre 1990 et 1993 à plus de 80 ans.

 

Si ses premières œuvres plastiques expriment le mouvement qui anime un animal ou un danseur, il augmente au fil du temps la difficulté de représentation en s’attaquant dès 1962 à un combat de taureaux, puis à différents «Pas de Deux» à partir des années 1968. Vers la fin de sa vie, lorsqu’il se remet à sculpter après une pause, il s’attaquera à un «Pas de Trois», challenge qu’il s’était fixé de longue date, puis à la difficulté d’adjoindre au porté d’un «Pas de Deux» la cinétique de la danse sur glace, dans son œuvre ultime, «Les Patineurs».

 

Curieusement, la matière choisie, froide et pesante, le bronze, ne s’oppose nullement à la vivacité des sujets; au contraire, ces œuvres ont une présence vitale et joyeuse et les corps semblent animés d’une immense légèreté et d’allégresse.

 

On ne peut que regretter qu’il n’ait pu dès son jeune âge s’orienter dans les domaines qui le passionnaient. Il exposa à plusieurs reprises ses œuvres, y compris dans de grandes galeries comme Bernheim à Paris, mais à l’exception d’Hommage à Balanchine, ne les fit jamais connaître par modestie aux grands artistes qui furent ses sources d’inspiration.

 

*Ghiorgo Zafiropulo, L'Illumination du Buddha, De la Quete à l'Annonce de l'Eveil , essai de chronologie relative et de stratigraphie textuelle, Innsbrucker Beitrage Zur Kulturwissenschaft, Sonderheft 87, 1993, 199p  ISBN Nr. 3-85124-168-1

 

Les Oeuvres